Je lis : des ratures.
Je cite : «On met tellement de temps à devenir adulte, c'est toujours trop tard, et la vie se venge en nous infligeant des peines qui ne s'effacent pas et des remords affreusement amers.» (Frédéric Mitterrand)
(mis à jour dimanche 18 novembre 2007 à 08:58)

05/07/2008

05/07/08 - 09:01

Ma mère est morte...

28/06/2008

28/06/08 - 12:33

Ca alors!


Chapi a encore effacé son blog!
Ce mec est encore pire que moi...

24/06/2008

24/06/08 - 11:24

Petite annonce

Tu as entre 35 et 105 ans
Tu mesures entre 105 et 270 cm (non, non, Jérôme: je ne parle pas de la taille du sexe)
Tu pèses entre 60 et 160 kg
Tu es blond, brun, roux, chauve ou rasé
Tu es d'une hygiène irréprochable
Tu es (condition sine qua non) un expert du repassage
Tu sais aussi faire les vitres et cirer un parquet
Tu es maître queux (du calme, Jérôme, du calme!); tu sais, tout particulièrement, cuisiner le poisson et tu fais une paella à faire se damner un Nadal.
Tu es super organisé, hyper réaliste et tout et tout, sans pour autant mépriser les gens qui sont un tantinet bordéliques et, pour parler comme les jeunes, un peu "à l'ouest"
Tu n'as pas de mère, ni de chien
Tu es plutôt de formation scientifique, économique, commerciale ou juridique (les trucs bien chiants, quoi), et tu es intimement persuadé que deux et deux font bien quatre (m'enfin, Jérôme, y'en à marre: non, non, je ne cherche pas à faire une partouze!)
Pour toi, le plus beau des plans sexe, c'est d'être assis à deux heures du matin sur une plage déserte face à l'océan Atlantique.
Aller te promener le dimanche matin, ou la nuit, en forêt d'Argonne, te ferait kiffer grave
Tu aimes les livres, oh, pas forcément les livres rares ou les éditions de luxe, non, non, les 10/18 et les livres de poche. Tu aimes Racine, Montaigne, Pascal et Le Clézio, mais tu ne dédaignes pas Duras, Butor, Sarraute ou Blanchot. Pour toi, une bonne soirée, ça peut être de regarder, shooté au poppers, La Foêt d'émeraude ou Mort à Venise (oui, oui, Jérôme, on sait: le Rush est encore plus puissant que le Jungle juice +). Et puis tu ne fais pas partie de ces pisse-froid qui considèrent que Cadinot était un affreux et dangereux pédophile
Tu es ce mec qui es capable de dire à ma mère: " Tais-toi! Trouve-toi un mec, ou une nana, arrête de tomber malade dès que ce bon bougre de Griffin est en vacances, vis ta vie et arrête de faire chier!"
Tu es ce mec qui est capable de dire: Eh, oh, Griffin, rien à foutre, on arrête tout: tu sais quoi, on se casse en Ardèche, dans un petit village genre de cent habitants, et on ouvre une librairie-bibliothèque- café-café théâtre-galerie d'art - rien à foutre: on a quatre-vingt ans à passer sur terre, le compteur est déjà déclenché, ne perdons pas de temps.
Tu es ce mec qui est capable de dire: "Eh, oh, c'est quoi, ce délire sur Rafael Nadal? Bon, c'est clair, tu es moins beau, moins sexy, moins intéressant ou du moins moins sexuellement attirant que lui. Mais qu'est-ce qu'on s'en fout! Sérieusement, tu me vois me casser en Ardèche avec Rafa pour ouvrir une librairie-café-concert? Et puis bon, sois un peu honnête avec toi-même: voilà trente-sept ans que tu n'arrives pas à être l'idéal que tu veux être. Alors laisse tomber, et vis."
Mais bon, surtout, surtout, hein, tu es super bon en repassage.

Alors contacte-moi - de toute urgence!

Note à benêts: Ah oui, au fait, je suis noir. Pas un noir à la Carl Lewis ou à la Tyson Beckford: non, non, un noir, tout simple, du genre qu'on ne remarque même pas quand on le croise dans la rue. Certes, j'ai un sexe de 33,8 cm, mais est-ce bien important? Brisons là: tout ça pour dire que si vous êtes raciste, lepeniste ou même sarkoziste, mon annonce ne saurait vous intéresser.

07/06/2008

07/06/08 - 10:27

J'ai enfin compris ce qui me tracassait depuis quelques jours.
Comme quoi faire un aller-retour de 270 kilomètres un vendredi en fin d'après-midi n'est pas forcément une perte de temps.
Ouais, je suis assez content, là, en fait.

04/06/2008

04/06/08 - 04:49

"5 heures du mat' j'ai des frissons,
Je claque des dents et je monte le son,
Seul sur le lit
Dans mes draps bleus froissés
C'est l'insomnie,
Sommeil cassé."

03/06/2008

03/06/08 - 18:48

Et le temps passe...

On a beau avoir tout fait contre ça
Ne s’être pas marié
N’avoir pas eu d’enfant
Avoir refusé d’acheter – entendons : un appartement, une maison, une voiture d’homme
Le temps passe.

Le temps passe : qu’est-ce que ça veut dire ? Que les rides se creusent, que la peau se détend ?
Qu’on se regarde dans la glace et qu’il nous faut quelques secondes pour retrouver, sous le visage actuel, les traits de l’enfant dont on est de plus en plus seul à penser qu’il n’est pas si loin ? Que l’image que l’image a de nous correspond de moins en moins à notre réalité ? Qu’à un jeune de vingt ans, on voudrait dire : « Je ne sais pas ? »

Il y a cette chanson de ce type qu'il ne faut pas aimer et qui dit un peu ça.

Mais non, non:
tout ça n’est pas important.

Le temps passe, ça veut dire que, malgré tout ce que l’on n’a pas fait, malgré tout ce que l’on a lutté à ne pas faire ou malgré ce que l’on a toujours eu peur de faire, les gens qui nous sont proches, les gens qui nous sont rassurés, sont en train de mourir. De jour en jour, on se sent plus seul, et l’on a de plus en plus peur.

Ceux qui pour nous restent si présent pour d’autres ne sont même pas des souvenirs, et cette simple idée est tout bonnement vertigineuse.

Vivre, c’est mourir, et point final. Quand on a vingt et le ventre imberbe, on ne le sait pas, ou on l’oublie. Heureux temps des vingt ans. A trente-sept, on compte les rides de ceux qu’on aime, et ses déceptions. On a peur alors bien même que l’on sait que la bienséance, c’est la sagesse, la quiétude – fût-elle illusoire.

Le temps passe… et tout le reste n’est que littérature.

Putain, je ferais peut-être bien de commencer enfin à lire Leiris, moi!

02/06/2008

02/06/08 - 22:59

J'aime bien cet article

On le sait, depuis un mois: on n'a plus le droit, dans le JDI, d'écrire qu'on a été touché, troublé, ému, peiné peut-être, par la disparition de tel ou tel - au risque d'être moqué, raillé, conspué, voué aux gémonies. Aujourd'hui plus que jamais, pour paraître spirituel, soyons cynique.
Alors, je me garderai bien de parler dans le JDI de la mort, aujourd'hui... d'Yves Saint-Laurent.

D'ailleurs, toi qui me connais, improbable lecteur, tu ne manquerais de m'interpeller: "M'enfin, mais qu'est-ce que tu en as à foutre, de Saint-Laurent. La mode, tout ça, tu n'y connais rien. Hein, hein, c'est quoi, pour toi, la mode? Un Levis 501 et un tee-shirt débardeur blanc, le plus ajusté possible". Et tu aurais raison, toi, mon semblable, mon frère.
Quant à moi, tout au plus ajouterais-je peut-être, depuis ce week-end, une casquette blanche portée de manière un peu canaille, une paire de lunettes de soleil très noires même s'il n'y a pas de soleil et peut-être une petite pochette, portée en bandoulière, de marque Vanity ou imitation Vanity - je ne m'y connais pas assez en ces domaines pour avoir un avis assuré.

Bref, c'est vrai que je m'en fous un peu, moi, de la mode vestimentaire. J'ai toujours pensé que James Dean eût toujours James Dean avec un sous-pull jaune et un jean Tatie à vingt euros - et, à l'inverse, que Demis Roussos eût été ridicule dans l'un de ces slips blancs Calvin Klein qui, à l'éveil de ma puberté, seyaient si bien à Jeff Stryker et agaçaient si bien mes sens.

Bref, je me fous de la mode comme de l'an quarante ou, pour mieux dire, comme de l'an 1947. Que se passait-il en 1947? Je n'en ai pas la moindre idée. C'est dire si je m'en fous!
La mode, la mode... si quelqu'un a pu croire, ici, que je me moquais de lui parce que je riais d'apprendre l'existence d'une certaine Agnès B, ou C, ou D, soyons clair: je riais surtout de moi, dont le styliste préféré s'appelle M. Cora, et qui pense faire des dépenses inconsidérées lorsque je vais, une fois tous les quinze ans, acheter une veste ou un pantalon "un peu bien"... à C&A.

Passons. Qu'est-ce que je disais? Ah oui: Yves Saint-Laurent. Il y a deux choses qui m'ont toujours marqué, chez ce type: son visage disgracieux - bon sang, maintenant, quand j'écris ici, je me méfie, hein; alors disons: disgracieux à mes yeux - alors que lui n'était occupé que de la grâce; et puis la fragilité, la timidité de sa voix... Je crois qu'Yves Saint-Laurent est un type dont j'aurais pu tomber amoureux, rien que pour sa voix.

Ici, l'énigmatique et troublant Arpad, qui lit toujours ce que personne d'autre n'a vu, s'étonnera fort: quelle rapport, en effet, avec la petite frappe aux tétons saillants de la terrasse du Windsor, ce vendredi soir à N***. La beauté, énigmatique et troublant Arpad, la beauté! Encore une fois, je n'oserai plus l'écrire ne le dirai pas dans le JDI mais je pense qu'on peut en effet estimer qu'Yves Saint-Laurent était beau. Pas pour son fric et pour sa renommée: non, pour sa voix fragile et pour son regard improbable - Duras eût dit: "comme une pièce de monnaie tombée".

Enfin bon, on s'en fout. Vraiment: Yves Saint-Laurent, je m'en fous!

En revanche, je ne me fous pas de cet article, que j'ai trouvé très beau. Comme le bras nu, sculptural et bronzé d'un voyou apollinairien inconscient - ou bien? - de sa grâce comme la voix fragile de Saint-Laurent et qui vous fait éprouver que vous êtes (devenu?) plus verlainien que rimbaldien - hélas.
Un jour, demain peut-être, je dirai l'échange de nos regards hostiles, vendredi , à la terrasse du Windsor, face à la mer la gare de N***. Je dirai peut-être... la douceur et la jouissance d'imposer sans concession au tigre l'idée qu'il n'est pas menace mais objet de désir. Cette jouissance de l'incompréhension hostile du regard de celui qui comprend soudain être, hors contexte et pour des raisons qui n'affleurent pas encore, ou pas précisément, à sa conscience, être regardé. Ou alors, je ne dirai rien. Ce genre de trucs, je les oublie assez vite après les avoir pensés, ou écrits. Eh, c'est que je ne suis pas Jérôme, moi, qui rêve deux ans après à la matraque du petit vigile d'une cinémathèque*.

Enfin bref, je voulais juste dire ici que, malgré toute mon indifférence, et sans même savoir pourquoi, j'aimais bien cet article, que j'ai trouvé ici :



" Depuis l’annonce du décès d’Yves Saint-Laurent, certains ont l’air de marcher sur des œufs en parlant de Pierre Bergé, "ex-PDG de Saint Laurent", "confondateur de la griffe et proche du couturier", parfois "son ami".

Ces périphrases de vieilles personnes sont d’autant plus étonnantes que les intéressés, pacsés, n’ont jamais caché leur relation de cinquante ans. "La pudeur vient des médias", dit-on à la fondation Pierre Bergé Yves Saint Laurent. Yves Saint Laurent ne semblait même pas conscient qu’il s’agissait d’amours interdites pour l’époque. Le couple, formé en 1958, s’était "séparé sans se séparer" dans les années 1980, chacun pouvait vivre des histoires séparées et ils en parlaient assez librement.

En témoigne ce très long portrait que le New York Times avait consacré en 2000 au quasi naufrage émotionnel d’Yves Saint Laurent. Les deux hommes (et plusieurs amis) répondent à la journaliste sur leurs liens. L’article décrit deux hommes aux personnalités opposées: Yves Saint Laurent, mélancolique, sensible, peu sûr de lui, autocentré; Pierre Bergé plus froid, parfois emporté, curieux de multiples univers, de la culture à la politique… Un témoin raconte les débuts passionnés, Bergé pourchassant Saint Laurent avec un couteau dans les escaliers.

Plus tard, Bergé devient le moteur professionnel, "parfois cruellement" derrière le créateur, la "figure adulte centrale" qui s’assure que Saint Laurent dispose de l’environnement créatif stimulant dont il avait besoin, établit la marque, protège son image quand le créateur sombre dans la drogue ou l’alcoolisme, ou "pousse un Saint Laurent rendu hagard par les tranquillisants sur le podium après les défilés". A la journaliste qui souligne la complexité de leur relation, Bergé répond:

"Je me fiche de ce que les gens disent;les gens pensent qu'Yves est le faible et que je suis le fort, mais je connais la vérité."

On pourrait se dire que la vie de couple de Saint Laurent appartient à la vie privée, mais cette relation fusionnelle avec un homme qui fut à la fois son compagnon, quasiment son pygmalion et l’homme d’affaires derrière son succès relève-t-elle seulement de la sphère privée? Comment comprendre Saint Laurent sans aborder le rôle de Bergé? Et aurait-on parlé d’"ami de longue date" pour un couple hétérosexuel pacsé?

Guillemette Faure"

17/05/2008

17/05/08 - 13:36

- Combien de fois par jour dites-vous « je ne sais pas » et «Peut-être » ?
- Je ne sais pas.
- Je suis au courant de tout ce que vous avez réussi jusqu’ici, et sacrément réussi. Mais tout de même, quand on vous voit, on se demande. Vous êtes sûr que vous êtes bien à votre place dans…
- Certain. Et puis je ne fais pas que ça.
- Par exemple?
- Par exemple je griffonne.
- Griffonne quoi?
- Des feuilles d'arbre et des feuilles d'arbre.
- Et c'est intéressant? Parce qu'à moi, ça me paraît emmerdant comme la mort.
- Vous vous intéressez bien aux poissons, ce n'est pas mieux.
- Qu'est-ce que vous avez tous contre les pois¬sons? Mais pourquoi ne pas griffonner des visages? C'est plus marrant tout de même.
- Plus tard. Bien plus tard ou bien jamais. Faut d'abord commencer par les feuilles d'arbre. N'importe quel Chinois vous le dira.
- Plus tard ... Mais vous avez déjà quarante-cinq ans, non?
- C'est vrai, mais je n'en crois pas un mot.
- Tiens, c'est comme moi.


Fred Vargas, L'Homme aux cercles bleus,
Ed. Viviane Hamy, 1996

16/05/2008

16/05/08 - 04:14

L'angoisse

"ANGOISSE, subst. fém.
A. 1. Vieilli. Sensation de resserrement, douleur physique localisée :

1. La diète n'a pas une moindre influence sur le sommeil et sur les rêves. Celui qui a besoin de manger ne peut pas dormir; les angoisses de son estomac le tiennent dans un réveil douloureux, et si la faiblesse et l'épuisement le forcent à s'assoupir, ce sommeil est léger, inquiet et interrompu.
BRILLAT-SAVARIN, Physiol. du goût, 1825, p. 214.

2. Qu'as-tu? Qu'as-tu? lui disais-je, où souffres-tu?
Là, me répondit-elle d'une voix étranglée par la douleur, en portant la main à la région précordiale, j'éprouve là une angoisse inexprimable! Son pouls battait avec violence; des convulsions la secouaient tout entière.
DU CAMP, Mémoires d'un suicidé, 1853, p. 193.
2. Loc. [P. réf. à la sensation de resserrement] Poire d'angoisse.
a) Poire d'un goût très âpre, qu'on a peine à avaler.
Au fig., vx et littér. Mauvais traitements, mortifications, vifs déplaisirs, grands chagrins :

3. Les ennuis commencent : moires de sueur, siphons glacés, bâillements, morves, larmes, poire d'angoisse, nœud au plexus solaire.
COCTEAU, Poésie crit. 2, Monologues, 1960, p. 38.
Fam. Avaler des poires d'angoisse.
b) Vx. ,,La poire d'angoisse était une sorte de bâillon dont le centre était composé d'une poche de cuir remplie de son, qu'on pouvait mâcher à loisir sans pouvoir rendre au dehors aucune articulation sensible.`` (NERVAL, Les Illuminés, 1852, p. 51).
Rem. Une déf. plus cour. présente la poire d'angoisse comme un instrument en fer dont se servaient autrefois les voleurs pour bâillonner quelqu'un, et qui, introduit dans la bouche, s'ouvrait au moyen d'un ressort, se développait en forme de poire, et étouffait complètement les cris du supplicié.
Au fig. :

4. Si la progression des soviets et l'action de leurs agents faisaient subir à certains gouvernements réfugiés le supplice de la poire d'angoisse, par contre le président Benès et ses ministres affectaient de s'en inquiéter peu pour la Tchécoslovaquie.
DE GAULLE, Mémoires de guerre, L'Unité, 1956, p. 203.
3. P. ext., littér., gén. au plur. Toute souffrance physique très violente :

5. Elle ressemblait ainsi à un criminel dans les angoisses de la question.
BALZAC, La Muse du département, 1844, p. 129.

6. Nuit exécrable, malgré le soporifique nouveau que j'avais pris (recommandé par Berthelot). J'y ai même ajouté du gardénal, voyant que le « sédormid » n'obtenait rien. Gênes et angoisses respiratoires. Me suis relevé peut-être douze fois, ivre, chancelant, excédé...
GIDE, Carnets d'Égypte, 1939, p. 1064.
Les dernières angoisses. L'agonie :

7. Après tant de souffrances aiguës, il [mon mari] mourut presque doucement (...) M. d'Eblis (...) était venu l'assister dans ses angoisses suprêmes...
O. FEUILLET, Le Journal d'une femme, 1878, p. 239.
B. Lang. cour. Inquiétude intense, liée à une situation d'attente, de doute, de solitude et qui fait pressentir des malheurs ou des souffrances graves devant lesquels on se sent impuissant. Anton. sérénité, quiétude :

8. Ce n'était plus l'apaisement du baiser de ma mère à Combray que j'éprouvais auprès d'Albertine, ces soirs-là, mais, au contraire, l'angoisse de ceux où ma mère me disait à peine bonsoir, ou même ne montait pas dans ma chambre, soit qu'elle fût fâchée contre moi ou retenue par des invités.
PROUST, La Prisonnière, 1922, p. 111.

9. Il [Amiel] est souvent un peu ridicule, et quelquefois touchant à force de sincérité. C'est sa lourdeur qu'il est difficile d'accepter, mais de temps à autre, on a l'impression qu'il a ressenti l'angoisse de vivre, l'inquiétude de se sentir seul dans un univers incompréhensible; et c'est ce qui réhabilite ce sentencieux personnage.
GREEN, Journal, 1941, p. 147.

10. L'angoisse est due à la perte d'une identité véritable. Si j'attends un message dont dépend mon bonheur ou mon désespoir, je suis comme rejeté dans le néant. Tant que l'incertitude me tient en suspens, mes sentiments et mes attitudes ne sont plus qu'un déguisement provisoire. Le temps cesse de fonder, seconde par seconde, comme il bâtit l'arbre, le personnage véritable qui m'habitera dans une heure. Ce moi inconnu marche à ma rencontre, de l'extérieur, comme un fantôme. Alors j'éprouve une sensation d'angoisse.
SAINT-EXUPÉRY, Pilote de guerre, 1942, p. 281.

11. Une personne que j'aime m'a dit qu'elle avait grand-peine à s'endormir, à cause de l'angoisse qui l'étreint lorsqu'elle a éteint la lumière. C'est l'angoisse de la solitude, la peur de s'en aller dans la nuit.
GREEN, Journal, Le Bel aujourd'hui, 1955-1958, p. 272.
SYNT. Une angoisse mortelle; une grande angoisse; une angoisse profonde, horrible, affreuse; une angoisse inexprimable, indicible; une angoisse sourde; une vague angoisse; une légère angoisse; un moment, des jours, des heures, des minutes d'angoisse; un sentiment, une sensation d'angoisse; un regard d'angoisse; être en proie à l'angoisse; attendre, vivre dans l'angoisse; éprouver de l'angoisse; connaître l'angoisse; augmenter, calmer l'angoisse (de qqn); emplir (qqn) d'angoisse; (demander) avec angoisse.
Loc. vieillie. Être à l'eau d'angoisse et au pain de tribulation. ,,Se dit des moines que leurs supérieurs enferment, par punition, dans les cachots, et mettent au pain et à l'eau.`` (LITTRÉ) :

12. L'Église reconnut Simone hérétique et la mit, pour salutaire pénitence, au pain de douleur et à l'eau d'angoisse.
A. FRANCE, Les Contes de Jacques Tournebroche, 1908, p. 85.
Rem. Attesté également ds GUÉRIN 1892, Nouv. Lar. ill., DG.
Spéc., PHILOS. (notamment existentialiste). Inquiétude spirituelle et morale en face de l'inconnu de l'existence personnelle et collective :

13. ... qu'entend-on par angoisse? L'existentialiste déclare volontiers que l'homme est angoisse. Cela signifie ceci : l'homme qui s'engage et qui se rend compte qu'il est non seulement celui qu'il choisit d'être, mais encore un législateur choisissant en même temps que soi l'humanité entière, ne saurait échapper au sentiment de sa totale et profonde responsabilité. Certes, beaucoup de gens ne sont pas anxieux; mais nous prétendons qu'ils se masquent leur angoisse, qu'ils la fuient; ...
SARTRE, L'Existentialisme est un humanisme, 1946, pp. 27-28.
C. MÉD. Malaise caractérisé par une peur intense accompagnée de sensations de resserrement à la région épigastrique, d'oppression respiratoire et cardiaque, de sueurs, de frissons, ou au contraire d'une sensation de chaleur. Une angoisse nerveuse; un cri d'angoisse :

14. Lorsque sept heures du soir s'approchèrent, les angoisses de Dantès commencèrent véritablement. Sa main, appuyée sur son cœur, essayait d'en comprimer les battements, tandis que de l'autre il essuyait la sueur de son front qui ruisselait le long de ses tempes. De temps en temps des frissons lui couraient par tout le corps et lui serraient le cœur comme dans un étau glacé. Alors il croyait qu'il allait mourir.
A. DUMAS Père, Le Comte de Monte-Cristo, t. 1, 1846, p. 249.

15. ... huit heures sonnèrent à l'horloge. J'entendis la Sorbonne et le Val-de-Grâce qui répétaient lentement ces huit coups qui m'avaient semblé ne devoir jamais venir. Une angoisse profonde me serrait la gorge, mes artères battaient violemment à mes tempes, mes paupières étaient chaudes, une insupportable chaleur brûlait mes mains desséchées, une émotion puissante me contractait le diaphragme, et, comme disent les malades, je ne pouvais rattraper ma respiration; enfin, pour parler le langage scientifique, le grand nerf pneumogastrique communiquait à tout mon être les inquiétudes qu'il puisait dans mon cerveau.
DU CAMP, Mémoires d'un suicidé, 1853, p. 63.

16. Il reparle de son « taedium vitae », qui devient par instants une souffrance physique, une angoisse nerveuse et musculaire insupportable.
GIDE, Journal, 1923, p. 751.

17. Les troubles physiologiques et psychologiques de l'angoisse constitutionnelle sont à prédominance matinale. Les premiers sont si obsédants qu'on a longtemps voulu expliquer l'angoisse par ses seuls symptômes organiques. Mais chacun d'eux peut se présenter indépendamment de l'angoisse : c'est elle qui les groupe en un tableau psychique significatif.
MOUNIER, Traité du caractère, 1946, p. 233.
SYNT. Une sueur d'angoisse; un frisson d'; une expression d'; crier, suer, frissonner d'; être saisi d'; être étreint, serré par l'angoisse.
PSYCHOL. Névrose d'angoisse :

18. Cette névrose [la névrose d'angoisse] procède soit par crises, souvent soudaines et raptus, laissant le malade brisé et redoutant la mort subite, la folie, l'abolition de ses moyens d'existence ou de sa vie sociale, soit par périodes prolongées d'hyperémotivité, sans cause extérieure, évoluant souvent vers un état habituel d'inquiétude, sinon d'affolement, avec besoin de protection et d'assistance...
POROT 1960.
PRONONC. ET ORTH. : []. Demi-longueur pour [] ds PASSY 1914. Enq. : //. De FÉR. 1768 à GATTEL 1841, on indique à la syllabe finale un a d'arrière. KAMM. 1964 relève l'évolution vers [a] ant. (p. 93). Ac. Compl. 1842 mentionne une var. orth. angoesse.
ÉTYMOL. ET HIST. 1130-1140 anguisse « oppression, anxiété physique et morale » (WACE, Vie de Ste Marg., 99 ds GDF. Compl. : Oy parler de Jhesuchrist Et des anguisses qu'il souffrit); 1172-1175 angoisse (CHRÉTIEN DE TROYES, Chevalier au lion, éd. Förster, 2196 ds T.-L.); Poire d'angoisse : 1. 1184 « variété de poires de qualité » (GEOFFROY DE VIGEOIS, Chronique, année 1094, BOUQUET, Hist. Gaules, XII, 427 d'apr. Faral ds Mél. Thomas, 1927, p. 149 : His diebus repertum est genus pyri a rustico in agro, cujus fructus vulgo cognominantur Poires d'angoisse. Vicus ejus sic vocitatur et est in Lemovicino); 2. 1461 par calembour « bâillon de fer en forme de poire dont on bloquait les mâchoires des prisonniers » ici par image (VILLON, Grand Testament, 740 ds GDF. Compl. : Dieu mercy et Tacque Thibault Qui tant d'eaue froide m'a fait boire [question par l'eau], Mis en bas lieu, non pas en hault Mengier d'angoisse mainte poire); 1616-1620 (D'AUBIGNÉ, Hist. univ., IV, 385 ds Mél. Thomas, p. 153 : Pour ce que ce galand se trouvoit parfois surchargé de prisonniers... il inventa une sorte de cadenas en forme de poires, aussi les appeloit-il poires d'angoisses...; leur aiant fait retirer sous le palais cette machine, avant retirer une clef qui estoit dedans, il en faisoit un tour qui grossissoit le morceau d'un travers de doigt, et par ainsi ne pouvait plus sortir de la bouche que par l'aide de la mesme clef); d'où le goût âpre et détestable prêté à la poire et son emploi fig. manger des poires d'angoisse « souffrir mille maux » : 1536-1540 au propre (CHARLES ESTIENNE, Seminarium, p. 70, ibid., p. 154 : angustiana sive angustiae pyra, nominantur, vulgo Poires d'angoisse, quod dum eduntur, acerbo et austero quodam sapore ita molesta sunt ut angustiores fauces reddant et plurimum noceant); av. 1544 au fig. (MAROT, Chants divers, VII, ibid., p. 153 : De cent couleurs en une heure elle change, En ses repas poires d'angoisse mange Et en son vin de larmes faict meslange).
Du lat. angustia, très rarement au sing. av. la Vulgate (6 ex. dep. Salluste ds TLL s.v.), le plus souvent au plur., au sens de « défilé, passage resserré » dep. CÉSAR, Gall., 1, 11, 1, ibid., 59, 76; au fig. « difficulté, situation critique » (sens plus faible qu'en fr.) ds CICÉRON, Quint., 19, ibid., 60, 50. Poire d'angoisse : 1 (poire de qualité), de Angoisse, canton de La Nouaïlle, Dordogne, Faral, loc. cit.; voir aussi Roques ds Romania t. 53, p. 409; 2 par jeu de mot sur le mot angoisse, d'où poire d'angoisse devenu au propre la dénomination d'une poire âpre, et au fig. synon. de difficulté, malheur.
STAT. Fréq. abs. littér. : 5 057. Fréq. rel. littér. : XIXe s. : a) 3 019, b) 6 207; XXe s. : a) 8 573, b) 10 448.
BBG. BACH.-DEZ. 1882. BASTIN 1970. BERTR.-LAPIE 1970. BOUILLET 1859. Canada 1930 (s.v. angoêsse). CHESN. 1857. DAUZAT Ling. fr. 1946, p. 6. FOULQ.-ST-JEAN 1962. GARNIER-DEL. 1961 [1958]. GUIZOT 1864. JULIA 1964. LACR. 1963. LAF. 1878. LAFON 1969. LAL. 1968. LAPL.-PONT. 1967. Lar. méd. 1970. LE ROUX 1752. LITTRÉ-ROBIN 1865. MARCH. 1970. Méd. 1966. Méd. Biol. t. 1 1970. MOOR 1966. MUCCH. Psychol. 1969. NOTER-LÉC. 1912. NYSTEN 1824. PIÉRON 1963. PIERREH. 1926. POMM. 1969. POPE 1961 [1952] § 184, 31"


Rien à voir avec l'anxiété.

05/05/2008

05/05/08 - 22:59

Dans ma bloglist, ou ma friendlist ou ma hotlist - je m'y perds - ce soir, il y a un nouveau mec, qui s'appelle Consommable.
Drôle de pseudo, hein? Que je n'aime pas trop...

En même temps...

Un mec comme ça, je me demande si ça existe vraiment. Ce genre de mecs, moi, au boulot, dans la rue, au supermarché, au théâtre, au ciné ou même au parcours santé, je n'en croise jamais. Mais alors vraiment jamais!
Ce pseudo, "Consommable", me fait peur: il m'évoque une mise à mort, à tout le moins une disparition revendiquée, provoquée voire désirée.

Et puis, comme je le disais tout à l'heure à l'un de mes aimables correspondants, je ne cours pas après les mecs trop désirables. Parce qu'ils n'ont généralement que faire de moi? Sans doute. Mais aussi parce qu'ils m'ennuient. Les deux ou trois top-modèles que j'ai pu croiser, dans des bars spécialisés pour les hommes qui aiment les hommes ou dans mon lit, mp'ont assumé de leur suffisance, de leur fatuité, et m'ont filé une sacrée envie de dormir!

Bah, je peux faire le malin et frienlister ou hotlister à la "va comme je te pousse", la beauté officielle, je veux dire, celle du milieu gay, je m'en fous un peu. Je ne cherche pas à consommer, non, non, ni à être consommé.

Je ne bluffe pas en disant que je recherche, bien plutôt que le cliché, le caractère, la personnalité, l'émotion, l'histoire (le passé), la sexualité. Le plus beau de mes amants ne ressemblait à rien, dirait S. Mais justement...

Il n'empêche que, ce soir, j'ai mis ce consommable dans l'une de mes sacrées putains de listes stupides et ineptes!


Note à benêts: Et là, Jérôme, qui se tape des heures de films asiatiques chiants à mourir dans le simple espoir d'apercevoir le braquemart du jeune vigile de la rue du Taur, à Toulouse, va intervenir pour me balancer une grosse saloperie! Mais non, Jérôme, je parle d'amour, là: vous ne l'avez pas compris?!

05/05/08 - 07:49

A l'intention toute particulière d'ET, qui va sans doute écraser une petite larme, ce matin



Allez,


"A demain, si vous le voulez bien."

Ou alors

"A jeudi, si le coeur vous en dit."

22/04/2008

22/04/08 - 22:23

Rock'n'roll attitude ou Point(s) de suspension

Il a franchement la classe, Alain Bashung.
Vraiment!
C'est le genre d'artistes qui m'enrichissent mais aussi qui me donnent moins peur, de la vie, peut-être...
Et chapeau bas, justement!
Votre dernier album est, comme tous les autres, magnifiquement superbe.
Alors quoi?
Ben rien. Merci, tout simplement.
Et puis...
Surtout, continuez - ainsi!



22/04/08 - 21:35

De M Pokora à Aimé Césaire

Sur Gayattidude, il y a ce type, aussi, que je connais virtuellement depuis près de quatre ans, qui est ondiniste, partouzeur, amateur de petites frappes et pornophile averti... mais qui consacre l’autre partie de sa vie à la culture.

Bon, il faut se méfier de ce mec, hein. Par exemple, tous les mois je crois, il envoie à sa liste d’amis (oui, je sais, c’est lamentable : ce mec fait des listes, comme le pékin moyen de Gayattitude) une citation, supposée édifier ou faire réfléchir. Eh bien, sa dernière citation était de … M Pokara (sic). Je cite :

«Je me fous de ce que les gens diront, je suis content de faire la couverture de Têtu, car je suis un chanteur pop, donc populaire, qui s'adresse à tout le monde, toutes les catégories, tous les bords, toutes les religions. Et si ça peut en choquer quelques-uns, eh bien ce sera encore mieux. Il y a des mecs qui vont se pointer devant moi et me faire: "Ouh là la, qu'est-ce qui t'arrive, Matt ?" Et je vais répondre: "Eh ouais…"»

M Pokora (Têtu, avril 2008)


Affligeant, non ?

Bon, je commence (un tout petit peu) à cerner l'individu et me dis que, pour lui, des muscles bandés ou des tatouages plein partout sont gages d’intelligence. En d’autres termes, mon aimable correspondant cite M Pokora comme cette vieille carne de Népo (de grâce, les jeunes, arrêtez de croire qu’il n’a que vingt-neuf ans !) réclame, à « corps » (sic) et à cri, la bite de Jean Sarkozy.

Peu que nous importent, ici, l’élasticité jubilatoire et appétence anale de notre plaisant bouffeur de cassoulet : Force est de constater, et de reconnaître que, bien souvent, il nous apprend des choses, nous ramène à l’art, par sa sensibilité ou tout simplement par le récit de ses sorties, ou nous file des liens toujours intéressants.

Ainsi, ce jour d’hui (je mens, en fait, c’était hier, mais hier, j’avais une tonne de p… de c… de m… à c…), ce lien vers une interview d’Aimé Césaire.

« Mais pourquoi reproduire ici l’interview, et placer en plus sur votre blog une vidéo, qui retardera inévitablement la lecture du JDI ? », trépignera le Krop moyen, toujours prompt à me prendre en faute défaut.

A quoi je répondrai : « Eh bien, pourquoi pas ? »

Eh puis merde, c’est Césaire, hein, quand même !

Enfin, et plus sérieusement, je dirai ceci : il y a déjà peu de personnes qui lisent mon blog (apparemment, une vingtaine, les jours de grande affluence) ; alors qui*, à part l’inestimable et merveilleux G, aura l’idée d’aller regarder les quelques commentaires qu’on me laisse, pour y trouver les références que notre chevalier du fiel y laisse ?

Eh puis bon, ça va, hein : vous nous imposer à longueur de JDI des photos de Madonna en petite culotte ou d’acteurs pornos des années 70 en slip de bain sur des plages vaguement antillaises – vous pouvez bien vous taper, je veux dire souffrir trente lignes sur l’un des plus grands auteurs du vingtième siècle.

Alors voilà… Enjoy !

(Et, encore une fois, merci à vous, J, qui me permettez depuis quatre ans de vivre un peu moins sot).

o o o o


Lui qui sut toujours entremêler devoir poétique et art politique est demeuré, jusqu'à sa mort, la voix de toutes les victimes du colonialisme, le chantre de la négritude et de sa terre tant aimée, la Martinique. “Télérama” l'avait rencontré à Fort-de-France en 2006. Nous vous proposons également une vidéo et l’extrait d’un documentaire qui lui étaient consacrés.
Tous les jours, le même rituel. Le coup de Klaxon du chauffeur. La voiture qui entre dans la cour de l’ancien hôtel de ville de Fort-de-France, aujourd’hui écrin coquet du théâtre municipal. Et puis, la secrétaire d’Aimé Césaire, qui guide les pas hésitants du vieil homme, bras dessus, bras dessous, jusqu’à sa table de travail. A 92 ans, l’ancien maire et député de Fort-de-France a conservé son bureau, comme un ultime honneur. Dans ce refuge encombré de cadeaux et de souvenirs divers (des statuettes africaines, un maillot du footballeur Lilian Thuram accroché au mur dans un sous-verre…), Aimé Césaire accueille ses visiteurs sans rendez-vous et sans protocole. Comme un Saint Louis des tropiques tenant audience, il reçoit des célébrités de la planète qui ont fait parfois des milliers de kilomètres pour rencontrer l’un des derniers grands mythes de la littérature du XXe siècle. Il y a aussi – surtout – des anonymes, comme ce couple de métropolitains, venu tôt ce matin pour une dédicace. Et aussi des Martiniquais modestes, jeunes ou vieux admirateurs de « papa Césaire », qui attendent patiemment dans l’antichambre. « Ce sont des amis. Ils me parlent de leurs problèmes… dit en nous accueillant l’écrivain, des problèmes auxquels je n’ai moi-même pas de réponse ! »

L’écrivain arbore son éternel costume-cravate impeccable, à l’élégance surannée. Derrière ses grandes lunettes rondes et dorées, pointent, comme deux billes rondes, des yeux soucieux qui scrutent avec difficulté la silhouette du visiteur. Sous le cheveu ras et neigeux, la peau anthracite de son visage est tendue comme un cuir, et rajeunit le poète de dix ou quinze ans. Face à ses hôtes arrivant pétris d’admiration, les bras chargés de compliments, le malicieux vieillard a mis au point une technique assez efficace, l’esquive, qu’on dirait empruntée au compère lapin, le héros rusé des contes créoles… Le journaliste intrépide ou ingénu veut-il brasser une fois encore le siècle avec le grand homme, confronter son œuvre et sa vie à l’histoire de la Martinique, de la France, du monde ? « Monsieur, votre projet m’épouvante ! » lance-t-il chaque fois avec autant de malice que de courtoisie.

Pour déjouer ce piège affectueux, il est temps d’avouer une botte secrète : notre compagnon de voyage, Daniel Maximin, nous sert de guide ce matin-là. Ami et confident d’Aimé Césaire, Daniel Maximin est non seulement un connaisseur hors pair de l’œuvre de son maître, mais poète et romancier lui-même : il vient de publier Les Fruits du cyclone (éd. du Seuil), une « géopoétique » de la Caraïbe, réflexion érudite sur l’identité antillaise. Né en Guadeloupe, il y a cinquante-neuf ans, Daniel Maximin a d’ailleurs trouvé l’une des plus justes définitions des Antilles françaises, filles de quatre cents ans d’esclavage et de colonisation : « tellement de blessures, en si peu de géographie ».

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Aime Cesaire sur l'identite antillaise
envoyé par moko21



« Très bonne formule. Je la retiens ! » goûte Aimé Césaire, qui exècre « l’exotisme » de carte postale dont sa Martinique, entre plages et cocotiers, est si souvent parée. « Exotisme ? c’est le mot français. Mais pour moi, mon pays n’est pas “exo”, “en dehors de”… C’est l’intérieur que je cherche ! » s’exclame le poète, qui, d’André Breton à André Malraux, a toujours pris soin de dessiller les yeux de ses visiteurs, leur faisant apercevoir « le grand phénomène humain » martiniquais, au-delà de l’exubérance végétale et de la « splendeur solaire » de son île : « La Martinique paraît belle, sereine, même joyeuse… mais il y a, au fond, une inquiétude, une douleur, que pour ma part je considère comme la nostalgie de quelque chose. J’ai voulu trouver la nature de cette nostalgie, et tout mon effort politique a été de prendre ça en compte. Autrement dit, j’ai toujours été hanté par l’idée d’une identité antillaise… Il y a une civilisation française autour de laquelle nous ne nous retrouvons pas pleinement. Elle n’a pas été faite pour nous. Liberté ? Oui. Egalité ? A peu près. Fraternité ? Difficile à réaliser. Mais il y a un mot qui est oublié : le mot identité. »

« Un nègre de la campagne », dit affectueusement Daniel Maximin pour définir son vieil ami. Les racines d’Aimé Césaire, né à Basse-Pointe, dans le nord de l’île, plongent effectivement dans la verte campagne des petites gens, des sans-grade. Une mère couturière, un père petit fonctionnaire. Dans cette famille modeste, où l’éducation a toujours été considérée comme une valeur sacrée, c’est « maman Nini », la grand-mère d’Aimé, une maîtresse femme, qui lui apprend à lire.

Quand la famille Césaire s’installe à Fort-de-France, Aimé a une dizaine d’années. Plus tard, au lycée Victor-Schœlcher, où il accumule les prix de français, de latin et d’anglais, il se sent déjà à l’étroit dans cette société coloniale corsetée, seul et mal à l’aise dans cette petite France où les maîtres blancs et mulâtres sont racistes et arrogants : « Un monde de petits-bourgeois qui m’a beaucoup irrité, se souvient encore aujourd’hui l’écrivain. Un monde qui n’avait en réalité qu’une idée : l’européanisation. Ce qu’ils appellent l’assimilation... »

Sa révolte, il va la baptiser « négritude ». Ce néologisme, inventé dès les années 30, dans la revue L’Etudiant noir, est en fait une création collective élaborée avec ses deux compagnons d’études, le Sénégalais Léopold Sédar Senghor et le Guyanais Léon-Gontran Damas. La négritude, qui a été souvent mal comprise, n’a jamais été une idéologie. Pas même une célébration d’un mythique retour aux sources africaines. Ce n’est pas l’Afrique que cherchait Césaire : il a attendu 1961 pour en fouler le sol et il y est retourné peu souvent. Non, la négritude de Césaire n’est rien d’autre qu’une plongée en lui-même. Une exploration de sa peau noire, de son « moi profond » et de la culture de ses ancêtres.

Cette quête ne s’est pas faite sans douleur, comme en témoigne l’extraordinaire Cahier d’un retour au pays natal (éd. Présence africaine), ce monument de 65 pages. L’œuvre fondatrice du poète. Aimé Césaire a une vingtaine d’années quand il écrit ce sublime cri de révolte, poème lyrique contre les « larbins de l’ordre et les hannetons de l’espérance ». Le jeune boursier, l’enfant des colonies projeté dans le Paris des lettres, au lycée Louis-le-Grand puis à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, hurle sa soif de justice et de dignité : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. » Mais, chez le jeune et impétueux Césaire, jamais de haine envers les « Blancs ». Seulement un refus obstiné de l’assimilation, ce venin qui dissout la personnalité : « J’ai senti très vite que je n’étais pas un Européen, que je n’étais pas non plus un Français, mais que j’étais un Nègre. C’est tout. Ce n’est pas plus compliqué que ça » (1).

Nègre né dans une « calebasse », dans une Martinique-confetti, au milieu de l’océan : l’histoire et la géographie lui ont vite fait comprendre qu’il allait grandir du côté des vaincus. « Nous ramassions des injures pour en faire des diamants », disait magnifiquement René Ménil, le cofondateur avec Césaire de la revue culturelle Tropiques. Une publication iconoclaste qui brillait dans la nuit noire des années 40, dans la Martinique de l’amiral Robert, le « Pétain des Antilles ».

Comment s’étonner qu’au sortir de la guerre le poète réponde alors à l’appel de la politique ? Quand ses amis communistes le sollicitent pour briguer la mairie de Fort-de-France, Aimé Césaire se souvient de ses racines populaires : « J’avais une dette. […] J’ai donné mon nom un peu comme l’intellectuel qui aujourd’hui signe une pétition pour le peuple kurde » (2). Elu « par hasard », le professeur de français hérite d’une ville sans égouts, entourée de bidonvilles sans eau potable et sans électricité. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’il restera… cinquante-six ans maire de cette ville et quarante-sept ans député, jusqu’en 1993. Cela a donné forme, pour le meilleur et pour le pire, au « césairisme » : un mélange de gestion sociale, de distribution de prébendes et d’emplois municipaux. Mais de cette trajectoire singulière, on n’oubliera pas non plus la rupture prophétique, dès 1956, avec le Parti communiste français, dans lequel il ne se reconnaît plus. L’homme n’est pas prêt à changer sa peau noire contre un masque blanc. « Nègre fondamental » il restera.

Statufié de son vivant, Césaire ? Certes, il l’est. Et l’universitaire Françoise Vergès a bien raison de prôner « une lecture ni nostalgique ni idolâtre » de son œuvre (3). Dans les années 90, les enfants terribles de Césaire, Patrick Chamoiseau et surtout Raphaël Confiant, avec son essai au vitriol Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle (éd. Stock, 1993), se sont crus obligés de tuer le père, peut-être pour mieux exister sous l’ombre tutélaire. Leur attaque en règle de la négritude – remplacée par le concept de « créolité » et de métissage – était, il est vrai, loin d’être stérile. Césaire, qui ne veut pas entretenir la polémique, a peut-être deviné là, en creux, le plus bel hommage. Celui d’être toujours vivant pour les jeunes générations, alors qu’il n’a pas publié depuis de très longues années : « J’écris très peu, je suis très fatigué. J’ai, en plus, la difficulté de lire », nous confie à regret le poète, qui soutient difficilement une longue conversation. Césaire, Fanon, Glissant, Chamoiseau, Confiant… Incroyable marmite de talents que cette petite Martinique de 400 000 habitants !

Aimé Césaire traverse ainsi le crépuscule de sa vie tel un monstre sacré, entré de son vivant dans la grande histoire. Dégagé des responsabilités, il sait aussi redescendre dans l’arène quand il le faut, pour remettre les pendules à l’heure. Et avec quelle force ! En décembre dernier, avec un calme olympien, il a cloué le bec à Nicolas Sarkozy et aux tenants de la loi de février 2005 sur la « colonisation positive ». En refusant de recevoir le ministre de l’Intérieur, le poète a grandement aidé la fronde qui montait : le président de la République a dû finalement capituler et revenir, dans le dos du Parlement, sur cette loi qui prétendait dire comment enseigner l’histoire. Colonisation positive ? Lisez ce qu’écrivait Aimé Césaire en… 1955 dans son fameux Discours sur le colonialisme (éd. Présence africaine), malheureusement toujours d’actualité : « On me parle de progrès, de “réalisations”, de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d’eux-mêmes. Moi, je parle de sociétés vidées d’elles-mêmes, des cultures piétinées, d’institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d’extraordinaires possibilités supprimées… » Et ceci, encore : « Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir, au sens propre du mot, à le dégrader […] et montrer que chaque fois qu’il y a au Vietnam une tête coupée et un œil crevé et qu’en France on accepte, un Malgache supplicié et qu’en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s’opère, une gangrène qui s’installe […], il y a le poison instillé dans les veines de l’Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l’ensauvagement. »

Tribun ou poète, Aimé Césaire n’a jamais voulu choisir. Ses pamphlets sont parfois poétiques, ses poèmes souvent politiques. La cohérence, il faut la chercher dans le parcours de cet homme. Inébranlable dans ses convictions. Eruptif, comme les volcans qu’il aime tant. Explosif, comme la montagne Pelée de son île natale. Explosion, c’est d’ailleurs le mot qu’il a souvent employé pour dire poésie : « Le monde dans lequel nous vivons est un monde menteur. Mais il y a un être en nous qui est là, il faut le trouver, le chercher, et lui permettre de s’exprimer. C’est la poésie qui m’a permis ça. Je ne sais pas exactement ce que je pense, et d’un coup c’est le poème qui me le révèle. Elle est là, l’explosion… »

On l’imagine fort et indéracinable comme un banian, le chêne des Antilles. Aimé Césaire esquisse un sourire. Il se verrait plutôt aujourd’hui en « laminaire », cette algue ballottée sous l’eau mais, surtout, accrochée fidèlement à son rocher, « et que rien ne peut enlever ». Césaire, le laminaire ? Voilà qui tranche avec le « nègre de la campagne » qui a toujours tourné le dos à la mer, apeuré par la vague menaçante de l’Atlantique qui ravage la côte et noie les hommes.

« La complexité humaine… » soupire le maître, qui, maudissant ses maux de tête, met fin en douceur à l’entretien, en s’excusant. Dans le grand escalier tournant du théâtre, le laminaire disparaît, à pas lents, arc-bouté à la rambarde de l’escalier, repoussant la main de sa secrétaire venue lui prêter assistance.

- - -


Thierry Leclère (envoyé spécial à Fort-de-France)

(1) Aimé Césaire, rencontre avec un nègre fondamental, de Patrice Louis, éd. Arléa, 2004.

(2) Le Nouvel Observateur, 1er février 2001.

(3) Nègre je suis, nègre je resterai, entretiens avec Françoise Vergès, éd. Albin Michel, 2005.

A LIRE :
Poésie : le recueil Moi, laminaire, éd. du Seuil, 1982 ; La Poésie, éd. du Seuil, 2006.
Théâtre : La Tragédie du roi Christophe, 1963 ; Et les chiens se taisaient, 1956, éd. Présence africaine.

A ECOUTER :
Aimé Césaire, chanté avec talent par Gérard Pitiot, au milieu d’autres poésies afro-caribéennes : Chants pirogue, Productions spéciales.




*H, peut-être, H, bien sûr, H qui sur son propre blog a déjà tout dit, et bien mieux que moi; mais si je commence à parler publiquement de H, K va nous piquer une crise.


PS Et puis, du même pornogrape sudiste, cet autre lien, lui aussi intéressant.


19/04/2008

19/04/08 - 15:10

Appel à l'aide

Depuis hier, impossible d'utiliser le programme Adobe acrobat reader (version 8, je crois). Ca me met que l'ordinateur ne peut pas l'ouvrir, ou qu'il me manque un élément, ou je ne sais quoi encore.





Pourtant, je n'ai touché à rien.

Le pire, c'est que lorsque j'essaie de désinstaller le programme, pour tenter de le réinstaller ensuite, ça ne marche pas non plus: mon diable d'ordi refuse et de faire fonctionner ce programme et de le supprimer.
C'est d'autant plus fâcheux que j'ai vraiment besoin de ce programme pour consulter des document pdf, de plus en plus nombreux dans mon boulot!

Bref, c'est vraiment la galère, là!

Alors, si d'aventure un génie de l'informatique passait par là et pouvait me donner la solution, ce serait vraiment très sympa - et surtout vraiment très utile!

18/04/2008

18/04/08 - 10:33

Autant j'éprouve le plus pur mépris pour Villepin, qui représente pour moi, avec Martinon et Balladur, à peu près tout ce que je méprise déteste*, autant je suis aujourd'hui bien obligé de reconnaître que c'est le seul dont les propos, à la mort d'Aimé Césaire, me semblent avoir un peu de tenue, un peu de sens. Car pour le reste, Ségolène et Chirac en tête, bon sang, que tout cela me semble affligeant!

Les énarques représentent aujourd'hui l'élite de la nation: soit. Ils nous enc sodom aiment à sec et sans capote - soumettons-nous. Mais qu'ont-ils en plus besoin de parler de poésie? Et notamment tous ceux qui, au quotidien, foulent au pied toutes les valeurs, toutes les idées que Césaire a défendu tout au long de sa vie?

Non, que ces gens se contentent de nous appauvrir, de nous désenchanter, de nous désespérer, de nous humilier, qu'ils continuent à nous déshumaniser, dans une société ou dans un monde où une rollex a de la valeur et où l'on va dépenser 92 euros pour se faire couper les cheveux; que ces énarques, disais-je, continuent de mépriser le petit peuple et de piétiner, en croquant des petits fours, la notion de république - mais que, de grâce, de grâce, ils laissent aux chiens gâleux dont je suis la poésie - qui n'est de toute façon pas productive, pas "bankable", dirait cette poissonnière de Seigner.

Césaire est mort. C'est regrettable (bon, en même temps, faut bien mourir un jour, hein) mais foutez-nous la paix, les énarques, les politiques, vous tous. Allez donc vous baffrer dans je ne sais quel restaurant hip dont je ne connais même pas le nom, faites tourner Boutin ou défoncez-vous à la coke, comparez vos costumes à trois cents euros mais, de grâce, de grâce, quand il est mort le poète, abstenez-vous, vous les Sarkozy, les Chirac, les Albanel, d'ouvrir vos gueules. Contentez-vous d'ouvrir vos portefeuilles.



* Je synthétise, bien sûr, car la liste est longue: je devrais en fait citer tant et tant, et en premier lieu, bien sûr, ce petit rat de Mégret.

18/04/08 - 10:03

Ah oui, au fait



En allant cette nuit (oui, car c'est les vacances) traînasser sur un site d'hommes qui aiment les hommes, j'ai trouvé cette photo qui me semble assez bien me représenter, cette année.

En passant, et pour revenir sur un post effacé, je ne sais toujours pas si j'ai envie d'aller cet été en vacances au Maroc avec H, H alias I, ni au Maroc, ni avec H, H alias I (cette histoire, c'est La Goutte d'or à l'envers), ni quoi que ce soit... ou rien.

18/04/08 - 04:13

Lecture pour tous ou De la négraille








"Et voici ceux qui ne se consolent point de n'être pas faits à la ressemblance de Dieu mais du diable, ceux qui considèrent que l'on est nègre comme commis de seconde classe: en attendant mieux et avec possibilité de monter plus haut; ceux qui battent la chamade devant soi-même, ceux qui vivent dans un cul de basse fosse de soi-même; ceux qui se drapent de pseudomorphose fière; ceux qui disent à l'Europe: «Voyez, je sais comme vous faire des courbettes, comme vous présenter mes hommages, en somme, je ne suis pas différent de vous; ne faites pas attention à . ma peau noire : c'est le soleil qui m'a brûlé ».

Et il y a le maquereau nègre, l'askari nègre, et tous les zèbres se secouent à leur manière pour faire tomber leurs zébrures en une rosée de lait frais.

Et au milieu de tout cela je dis hurrah! mon grand-père meurt, je dis hurrah! la vieille négritude progressivement se cadavérise.
Il n'y a pas à dire : c'était un bon nègre.

Les Blancs disent que c'était un bon nègre, un vrai bon nègre, le bon nègre à son bon maître.
Je dis hurrah!
C'était un très bon nègre,
la misère lui avait blessé poitrine et dos et on avait fourré dans sa pauvre cervelle qu'une fatalité pesait sur lui qu'on ne prend pas au collet; qu'il n'avait pas puissance sur son propre destin; qu'un Seigneur méchant avait de toute éternité écrit des lois d'interdiction en sa nature pelvienne; et d'être le bon nègre; de croire honnêtement à son indignité, sans curiosité perverse de vérifier jamais les hiéroglyphes fatidiques.

C'était un très bon nègre

et il ne lui venait pas à l'idée qu'il pourrait houer, fouir, couper tout, tout autre chose vraiment que la canne insipide

C'était un très bon nègre.

Et on lui jetait des pierres, des bouts de ferraille, des tessons de bouteille, mais ni ces pierres, ni cette ferraille, ni ces bouteilles ...
O quiètes années de Dieu sur cette motte terraquée .

et le fouet disputa au bombillement des mouches la rosée sucrée de nos plaies.

Je dis hurrah! La vieille négritude
progressivement se cadavérise
l'horizon se défait, recule et s'élargit
et voici parmi des déchirements de nuages fulgurance d'un signe


le négrier craque de toute part... Son ventre se convulse et résonne ... L'affreux ténia de sa cargaison ronge les boyaux fétides de l'étrange nourrisson des mers!
Et ni l'allégresse des voiles gonflées comme une poche de doublons rebondie, ni les tours joués à la sottise dangereuse des frégates policières ne l'empêchent d'entendre la menace de ses grondements intestins

En vain pour s'en distraire le capitaine pend à sa grand'vergue le nègre le plus braillard ou le jette à la mer, ou le livre à l'appétit de ses molosses

La négraille aux senteurs d'oignon frit retrouve dans son sang répandu le goût amer de la liberté

Et elle est debout la négraille

la négraille , assise
inattendument debout
debout dans la cale
debout dans les cabines
debout sur le pont
debout dans le vent
debout sous le soleil
debout dans le sang

debout
et
libre

debout et non point pauvre folle dans sa liberté et son dénuement maritimes girant en la dérive parfaite et la voici :
plus inattendument debout
debout dans les cordages
debout à la barre
debout à la boussole
debout à la carte
debout sous les étoiles

debout
et
libre

et le navire lustral s'avancer impavide sur les eaux écroulées.

Et maintenant pourrissent nos flocs d'ignominie!
par la mer cliquetante de midi
par le soleil bourgeonnant de minuit

écoute épervier qui tiens les clefs de l'orient par le jour désarmé
par le jet de pierre de la pluie

écoute squale qui veille sur l'occident
écoutez chien blanc du nord, serpent noir du midi
qui achevez le ceinturon du ciel
Il y a encore une mer à traverser
oh encore une mer à traverser
pour que j'invente mes poumons
pour que le prince se taise
pour que la reine me baise
encore un vieillard à assassiner
un fou à délivrer
pour que mon âme luise aboie luise aboie aboie aboie
et que hulule la chouette mon bel ange curieux.
Le maître des rires?
Le maître du silence formidable?
Le maître de l'espoir et du désespoir?
Le maître de la paresse? Le maître des danses?
C'est moi!

et pour ce, Seigneur
les hommes au cou frêle
reçois et perçois fatal calme triangulaire

Et à moi mes danses
mes danses de mauvais nègre
à moi mes danses
la danse brise-carcan la danse saute-prison
la danse il-est-beau-et-bon-et-légitime-d'être-nègre
A moi mes danses et saute le soleil sur la raquette
de mes mains
mais non l'inégal soleil ne me suffit plus
enroule-toi, vent, autour de ma nouvelle croissance
pose-toi sur mes doigts mesurés
je te livre ma conscience et son rythme de chair
je te livre les feux où brasille ma faiblesse
je te livre le chain-gang
je te livre le marais
je te livre l'intourist du circuit triangulaire dévore vent
je te livre mes paroles abruptes dévore et enroule-toi
et t'enroulant embrasse-moi d'un plus vaste frisson
embrasse-moi jusqu'au nous furieux
embrasse, embrasse NOUS
mais nous ayant également mordus
jusqu'au sang de notre sang mordus!
embrasse, ma pureté ne se lie qu'à ta pureté
mais alors embrasse
comme un champ de justes filaos
le soir
nos multicolores puretés
et lie, lie-moi sans remords
lie-moi de tes vastes bras à l'argile lumineuse
lie ma noire vibration au nombril même du monde lie,
lie-moi, fraternité âpre
puis, m'étranglant de ton lasso d'étoiles
monte, Colombe
monte
monte
monte
Je te suis, imprimée en mon ancestrale cornée blanche.
monte lécheur de ciel
et le grand trou noir où je voulais me noyer l'autre lune
c'est là que je veux pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit en son immobile verrition!"


Aimé Césaire, (les dernières lignes du) Cahier d'un retour au pays natal, éd. Présence Africaine, 1983 pour la présente édition

17/04/2008

17/04/08 - 18:04

26 juin 1913 - 17 avril 2008


Un sacré mec s'est éteint aujourd'hui.

Reste, et restera, sa voix...


16/04/2008

16/04/08 - 22:00

"Dieu est un salaud" ou Conte de fée



" À trente ans, Ophélie Labourette supplantait dans la hideur et la disgrâce les culs de cynocéphales les plus tourmentés. Elle était intensément laide de visage et de corps, et le plus naturellement du monde, c'est-à-dire sans que jamais le moindre camion ne l'eût emboutie, ni qu'un seul virus à séquelles déformantes n'y creusât jamais ses ravages. Elle était vilaine par la grâce de Dieu, marquée à vie au saut de l'utérus. " (La suite est ici )

Pierre Desproges, "La belle histoire du crapaud-boudin"


Je le savais. Je le savais! C'est une véritable malédiction, de la sorcellerie, de la magie noire ou blanche: quand on met le nez dans Desproges, si je puis dire, on a envie de tout relire, et de tout citer! De tout offrir, aussi. Depuis quinze jours, j'ai déjà offert trois de ses intégrales à des proches.

Passons. "La belle histoire du crapaud-boudin" est de ces textes qui me font hurler de rire, oserai-je le dire, à me rouler par terre. Et puis, quel autre humoriste que Desproges pourrait bien utiliser dans un sketch ou dans un texte l'adjectif "inextinguible"?


Note à toi, improbable lecteur: tu apprécieras, avec bienveillance et bonhomie, le nom que Desproges choisit de donner à la fée...

16/04/08 - 21:43

La belle histoire du crapaud-boudin (28 mai 1986)



À trente ans, Ophélie Labourette supplantait dans la hideur et la disgrâce les culs de cynocéphales les plus tourmentés. Elle était intensément laide de visage et de corps, et le plus naturellement du monde, c'est-à-dire sans que jamais le moindre camion ne l'eût emboutie, ni qu'un seul virus à séquelles déformantes n'y creusât jamais ses ravages. Elle était vilaine par la grâce de Dieu, marquée à vie au saut de l'utérus.

Jaillissant de sa tête en poire cloutée de deux globules aux paupières à peine ouvrables, elle imposait un pif grumeleux, patatoïde et rouge vomi, qu'un duvet noir d'adolescent ingrat séparait d'une fente imprécise qui pouvait faire illusion et passer pour une bouche aux moments de clapoter.

Autour de ce masque immettable, elle entretenait toute une chignonnerie de poils à balai de crin qui se hérissaient sur les tempes au temps chaud pour cacher en vain les pavillons de détresse de ses oreilles boursouflées dont seule la couleur, identique à celle du nez, apportait un semblant d'harmonie, au demeurant regrettable, à cette informité.
Le corps était, si l'on peut dire, à l'avenant. Court et trapu, sotte¬ment cylindrique, sans hanches ni taille, ni seins, ni fesses. Une histoire ratée, sans aucun rebondissement. De ce tronc morne s'étiraient quatre branches maigrelettes, précocement parcheminées et flasques, endeuillées par endroits d'un pelage incertain. Les membres inférieurs, plus particulièrement, insultaient le regard. N'était leur position dans l'espace (l'une au-dessus de l'autre) rien ne permettait de discerner la jambe de la cuisse. L'une et l'autre, affûtées dans le même moule à bâtons, s'articulaient au milieu par la protubérance insolite d'un galet rotulien trop saillant. Un trait, un point, un trait, c'étaient des jambes de morse. Moins affriolantes que bien des prothèses. Avec, pour seul point commun avec les jambes des femmes, une certaine aptitude à la marche.

La Providence, dans un de ces élans sournois de sa méchanceté gratuite qui l'incite à faire éclore les plus belles roses sur les plus écœurants fumiers, avait cru bon d'égarer, au milieu de toute cette bassesse, une perle rare d'une éclatante beauté. Ophélie Labourette avait une voix magnifique. Déjà, quand elle parlait, il s'en évadait des sons surprenants, veloutés dans l'aigu, claquant dans les graves, une voix qui portait loin sans qu'elle eût jamais à la pousser et qui, même assourdie pour les confidences, écrasait superbement alentour les plus égosillés caquetages, réduisant les plus amples tonitruances viriles en braiments aphones. Quand elle chantait, le rossignol, confus, s'éteignait. Son chant brisait les autres chants. Près de lui, les chœurs de basses devenaient aboiements polyphoniques, et les voix cristallines, filets de vinaigre.

Si Ophélie Labourette était née très sotte, ou aveugle, un jury particulièrement doué de mansuétude aurait pu accorder à Dieu des circonstances atténuantes que Lui-même, dans l'arrogant égocentrisme de son infinie sagesse, refusa naguère au docteur Frankenstein. Mais Dieu est un salaud. Fignoleur dans le sadisme comme peu de bourreaux des camps, il avait imaginé de doter sa créature d'une âme d'artiste sensible et raffinée que soutenait un esprit vif et brillant. Enfin, content de lui comme un grand chef pâtissier au moment de poser l'ultime cerise rouge au sommet de la pièce montée, Dieu avait mis au cœur d'Ophélie Labourette une petite perle, brillante et noire, indestructible, irradiant sans fin, de ce corps grotesque, la douleur crissante et pointue d'une inextinguible jalousie.

Bref, et pour tout dire, cette immondice sur pattes comme peu de poètes sensible à la beauté des choses et à l'harmonie des formes, se mourait de haine pour tout ce qu'elle aimait, et vivait dans l'espoir exécrable du pourrissement des anges.

Un jour de rouge automne, alors qu'elle cachait ses détresses au fond d'une forêt noire, Ophélie Labourette rencontra dans un sentier caillouteux un gros crapaud dégueulasse qui coassait par là.

- Vous semblez bien triste, mademoiselle, lui dit-il.
- C'est que je suis épouvantable, monsieur le crapaud. Je donnerais tout au monde pour quitter ce corps contrefait et cette tête repoussante et me changer de peau.
- Je peux quelque chose pour vous, dit encore le crapaud. Figurez¬-vous que je suis une fée ravissante victime du mauvais sort sur moi jeté par la fée Ladurasse. Seul un baiser sur mon dos pustuleux pourra me rendre mon apparence première. Si vous me donnez ce baiser, mademoiselle, j'exaucerai votre vœu.

Aguerrie à tous les écœurements - elle se voyait dans la glace tous les jours -, Ophélie Labourette n'hésita pas un instant. Elle porta le crapaud à sa bouche et lui baisa le dos.

Aussitôt, le batracien se fit fée, superbe, avec des traits diaphanes, des grâces de ballerine et une baguette étoilée dont elle toucha l'épaule d'Ophélie Labourette en disant:
- Abracadabra. J'ordonne que cette femme quitte ce corps contre¬fait et cette tête repoussante et qu'elle change de peau.

C'est ainsi qu'Ophélie Labourette se retrouva d'un coup métamorphosée en crapaud.

Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.

Pierre Desproges, "La belle histoire du crapaud-boudin", in Chronique de la haine ordinaire, chronique du 28 mai 1986 (in Tout Desproges, pp.504-506)

 



"Il n'y a pas à avouer qu'on en est, parce que ce n'est pas une faute. Il n'y a pas à proclamer qu'on en est parce qu'il n'y a pas là de quoi tirer une fierté. Il y a simplement à dire qu'on en est parce que c'est comme ça. Ni honte, ni prosélytisme... Dire l'homosexualité, c'est la déculpabiliser." Jean-Louis Bory (1919-1979)

"J'ai couru après le temps
Il portait un manteau de pluie
J'ai déchiré en l'approchant
Un bout de tissu et depuis

C'est à minuit que ça arrive
Quand vous passez au jour suivant
Moi je reste sur l'autre rive
Pour une minute encore vivant

Une minute pour se faire la belle
Avoir la lune sous mes semelles
Et les cheveux dans les étoiles..."



Renan Luce, "24h01" (extrait), 1960







Quand ils sont venus chercher les communistes
Je n'ai rien dit
Je n'étais pas communiste.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes
Je n'ai rien dit
Je n'étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus chercher les juifs
Je n'ai rien dit
Je n'étais pas juif.

Quand ils sont venus chercher les catholiques
Je n'ai rien dit
Je n'étais pas catholique.

Puis ils sont venus me chercher
Et il ne restait plus personne pour protester.


(Poème attrué à Martin Niemöller (1892-1984), pasteur protestant arrêté en 1937 et envoyé au camp de concentration de Sachsenhausen. Il fut ensuite transféré en 1941 au camp de concentration de Dachau. Libéré du camp par la chute du régime nazi, en 1945.)