Solitude ou Brice et moi (comme dirait Jérôme)
Un gamin de seize ans, Brice, qui se saoule à mort, entre midi et treize heures et qui, du coup, est sur le point de se faire virer définitivement; c'est peut-être normal, mais moi, ça me déprime. Gros sentiment d'échec, ce soir: l'avenir, ce n'est pas, ce n'est plus moi, mais ces gosses de quinze ou seize ans. Alors, quoi?... Qu'est-ce que je peux faire (pour eux), moi qui ne suis rien, rien - même pas un père? :(
Je l'appelle, au seul numéro que j'ai, c'est un portable, celui de sa mère, en fait: je le découvre. Je ne la connais pas, mais au son de sa voix, je comprends bien qu'elle est alcoolisée. Tiens, comment dit-on? Les chats de Wolfi ne font pas des... je ne continue pas: ces lois de l'hérédité me dépriment et me font mal. Et dire qu'il y aura toujours, sur Internet ou ailleurs, des sales cons, plein de certitudes, pour pérorer et pour rouler des épaules, parce que, eux, n'ont pas pris de chemin de traverse, parce que, eux, n'ont jamais été pris, à seize ans, ivres morts, dans les chiottes grises et austères d'un lycée de province, parce que, eux, c'est leur terme, ont REUSSI. Réussi quoi... ce soir, plus que jamais, tandis que je parle, au téléphone, à Brice, que je tente de lui donner des conseils pour son conseil (désolé, je n'ai pas le coeur à me creuser la tête pour essayer d'éviter les répétitions), de discipline, mardi, tandis que, les yeux mi-clos, je me représente ce gosse blond aux yeux bleus, étique, ni beau ni laid, on s'en fout, une sorte d'ado comme il y en a des millions en France, et que je flippe comme un chien parce que je me dis qu'il n'est pas pire que ces millions d'autres ados qui grouillent, partout en France, avec leur tee-shirt informe et leur jean bas des fesses, parce que je me dis que, moi aussi, j'en ai fait, des conneries, peut-être pas à son âge, mais un peu plus tard (mais, croyez m'en, ce n'est pas plus glorieux), que, moi aussi, il m'est arrivé de me bourrer la gueule, d'être complètement "déchiré", comme disent les jeunes, ouais, ouais, ouais, mais il y a toujours eu une bonne étoile qui m'a sauvé la mise... J'ai 41 ans, j'ai un boulot, un appart, je n'ai, Nadal merci, jamais chopé aucune maladie grave et/ou propre à mon appétence sexuelle, j'ai eu du bol, tout simplement: je ne suis pas sûr de mériter de m'en sortir à si bon compte.
Alors le petit Brice, oui, quoi, le petit Brice?
Au téléphone, je balance n'importe quoi, des certitudes; comme chaque fois que je suis dans l'angoisse ou dans l'incertitude, je m'appuie sur Rafa: paf, paf, passing, retour, bats-toi, bonhomme, ne doute pas, arrache-toi, jusqu'au bout: mardi, tu iras, le couteau entre les dents, tu reconnaitras que tu as fait une grosse bêtise, mais tu imploreras, non, tu exigeras, une autre chance, tout simplement parce que si, à seize ans, on n'a pas le droit d'avoir une seconde chance, alors, alors... ben, tout s'arrête, pour toi, pour moi, pour des gens même qui ont trois ou quatre fois ton âge: si l'on dénie le droit à l'erreur, à toi, enfant, car, oui, bonhomme, tu es, tu n'es qu'un enfant, désolé, ch'tit Brice, même si tu as bu en moins d'une demi-heure la moitié d'une bouteille de vodka, eh, oh... je vois ta petite bouille, je vois ton corps d'ado longiligne et pas bien fini, c'est bon, de toi à moi, bas les masques, tu le sais, je le sais, tu es un gosse.
Au téléphone, soudain, je réalise que tu pleures, et moi, je suis bien embarrassé parce que... autant je sais gérer les mamans hystériques et dépressives (j'ai une longue expérience, en la matière), autant je ne sais pas prendre quelqu'un dans mes bras, et, surtout, je ne sais pas répondre à un petit garçon de seize ans qui pleure au téléphone. Non, je ne sais pas. Tu sais, tu me crois brillant, tu me crois fort, c'est normal: c'est le job, comme disent les sportifs: je fais le job. En vérité, je suis nul, très nul, car malgré tout mon désir, je n'ai jamais été foutu de te faire, toi, Brice. Je mourrai sans t'avoir fait, petit Brice, et ça, tu ne le sais pas mais, pour moi, ça restera un sacré échec. Une sacrée claque, de non-existence, dans la gueule. Dans ma gueule.
Eh, oh, p'tit Brice, tu sais quoi? 41 ans ans et pas foutu d'avoir fait un p'tit Brice. Un jour ou l'autre, demain peut-être, je vais crever, dans l'indifférence générale (puisque je n'ai désormais plus de famille) et, quoi? Rien... je ne transmettrai rien à personne, parce que je n'ai rien à transmettre (ni biens, ni connaissances, ni culture, ni philosophie, ni certitude...) et parce que je n'ai personne à qui transmettre quoi que ce soit. Dans un dernier moment de connerie, les 200 ou 300 000 euros que j'ai dû mettre de côté sans m'en rendre compte, et l'assurance-vie que l'EN m'a obligé à prendre, alors que j'avais dix-huit ans et que j'étais presque encore puceau, s'envoleront sans doute vers le Mali ou la Côte d'Ivoire, pour un ultime sourire opportuniste. Et ça en sera fait de moi, comme ça en a été fait de ma mère, un 6 juillet 2008, dans une terrifiante simplicité- que tout le monde, d'ailleurs, a désormais oublié.
- Pour vingt euros de plus, je vous recommande cette urne, qui est tout à fait comparable à celle que vous avez choisie, mais qui a un liseret doré, du plus bel effet.
Brice, petit Brice, c'est toi l'avenir. Moi, je ne suis que larmes, je ne suis que passé.
Brice, petit Brice, bizarrement, tu me fais penser à un poème de Victor Hugo, que je n'arrive pas à me rappeler, et que je me rappellerai dès que j'aurai raccroché.
Enfin bref, bonhomme, mon petit bonhomme, toi qui n'es en tout cas pas à moi, ne lâche rien; tu as seize ans, la vie, c'est toi, ce n'est plus moi, c'est toi, avec tous les heurts, avec toutes les erreurs, que ton parcours pourra connaître. Eh, oh, Brice, de toi à moi, de bouche à oreille, oserai-je le dire, de bouche à bouche, nous, tes pères, tes pairs, nous en avons fait, nous aussi, des bêtises, et nous avons survécu - parce qu'on nous a laissé la possibilité de survivre.
Bref, je réalise, je l'ai déjà dit, que tu pleures, à l'autre bout du téléphone, et moi, je ne sais pas comment réagir, parce que je ne sais pas ce qu'il faut dire à un petit garçon de seize ans qui pleure à l'autre bout du téléphone. Je ne suis déjà pas foutu de savoir ce qu'il faut dire à une jeune femme ou à une femme qui pleure, alors... tu sais, on n'a jamais appris les sentiments à Griffin, c'est tout son drame.
Alors, encore une fois, je me raccroche à Rafa, et je (te) balance des certitudes, des certitudes, des certitudes: tu ne vas pas te laisser démolir pour une simple erreur, tu vas te battre, tu vas montrer ce que tu vaux, ce conseil de discipline, tu vas le préparer. Pffff... mais qu'est-ce que j'en sais? Plus exactement, qui suis-je, moi, improbable moi, pour te balancer toutes ces certitudes, toute cette énergie, quand je ne suis que doute.
Et puis, qu'est-ce que j'en sais, moi, comment raisonne, comment fonctionne, un gamin de seize ans, aujourd'hui? Je suis de l'ancienne génération, moi, à six ans, j'étais amoureux de Mehdi et, pour toi, Mehdi, c'est juste un sale Arabe qui vient voler le pain des Français. Tes histoires, tes DS (DS, pour moi, c'est une belle voiture), tes Iphones, tes Ipad(s), je n'y connais rien, et je n'ai rien envie d'en connaître. Brice, petit Brice, reviens parmi nous, et lisons avec allégresse tel texte de Victor Hugo. Le reste, comme disait Henri Miller,qui ne connaissait ni les Iphones ni les Ipads, "n'est que littérature".
Qu'est-ce que je disais? Je ne sais plus. Ouais, bof, on s'en fout... A ce stade, j'en suis bien conscient, plus personne ne me lit. Alors, quoi? bof, je termine, sans doute juste pauvre moi.
Passing, passing, passing, je crois en moi, je défonce l'adversaire, je ne me pose pas de question, je ne doute pas, je frappe, je frappe, je frappe, petit Brice, tu as fait une grosse bêtise, tu vas peut-être être viré, mais on s'en fout, tu restes là, tu es dans le mouvement, tu bouges, tu vis, ce bac, tu l'auras, même si par des moyens détournés. Lob. Gagnant. Rafa a encore marqué. Waouh, p'tit Brice, tu t'en es sorti! Sans moi, sans nous, on s'en fout: tu as marqué, l'affreux Djokovik a été passé.
Bref, qu'est-ce que je dis? je ne sais plus, je n'en sais rien, je raccroche sur une dernière parole de confiance. Putain, je me hais: dire des paroles de confiance, moi, à des gamins de seize ans, alors que je sais, au plus intime de ma peau, que je ne sais rien, que je suis un dépressif chronique, une simple merde qui court les mecs et les culs et qui n'a même pas été foutu de faire un gamin de seize ans?? Ferme ta gueule, Griffin, ferme ta gueule, tais-toi et, surtout, ne prétends pas donner la leçon à qui que ce soit.
Ferme ta gueule, ouais, Griffin, tais-toi un peu: arrête de professer ce que tu ne sais pas.
Ce soir, à vingt heures, désemparé, désespéré, j'ai envoyé un courriel stupide à mon chef: est-ce que moi, simple rien, je peux participer à un conseil de discipline? Pourquoi? Parce que c'est Brice et qu'il a des yeux bleus? Ou bien parce que, moi aussi, certes pas à seize ans, mais de vingt-cinq à aujourd'hui, il m'est arrivé de me prendre de terribles bitures, de m'exploser les tripes et la tête pour oublier un peu mes angoisses et ma peur de la mort? Ou bien , tout simplement, parce que je ne peux pas me résoudre à ce qu'on émette un avis définitif sur un gosse de seize ans (Au téléphone, je lui dis, lourdaud comme je le suis toujours, hélas : si j'étais ton père, je t'aurais mis mis une sacrée paire de claques et, après, je t'aurais faire faire toutes les corvées dans la maison pendant un bon bout de temps. A l'autre bout du téléphone, il acquiesce, sans lutter, et je devine que, lui non plus, il n'a pas eu de père).
Enfin bref, je raccroche, je suis complètement démonté, je me connecte sur un site où des hommes qui aiment les hommes cherchent des types, comme moi, désoeuvrés et peu regardant, je cherche juste un bon cul bien bombé, accueillant et peu regardant, je ne trouve pas, c'est vrai, je suis vieux, maintenant: mon créneau, c'est plus les légumes achetés au marché et les fenêtres vides. Putain, il me poursuit, le petit Brice, avec sa chevelure en bataille, à la Rimbaud, son visage de gosse et sa silhouette d'épouvantail étique.
Putain de bordel de merde: l'avenir, c'est lui, moi, je n suis qu'un pantin: même pas capable de trouver un cul bombé sur Gayroméo à vingt heures et quelque.
Si j'avais du whisky, là, je m'en j'enverrais toute une bouteille. Mais bon, il est prudent, le Griffin, et il apprend (très) vite de ses erreurs: il n'a aucun alcool chez lui.
Enfin bref, vague à l'âme, désespoir, chagrin.
Et puis, juste ceci, au moment de rouvrir les yeux et de me bouger. Un SMS. Saperlotte. De Brice. Tout simple:
-" Merci de votre soutien".
Suivi d'un autre, dans la même minute:
-"Vous avez raison, je vais préparer ce conseil avec toutes armes. Merci encore."
Voilà, c'est tout. Je relis ces deux SMS, je ne suis ni content ni malheureux, je ne sais pas: j'ai juste l'impression de flotter entre nulle part et ailleurs, et de savoir ce soir encore moins qu'avant ce que je dois dire, ce que je dois faire, ce que je dois être.
Pouquoi est-ce que je me sens si minable, ce soir? :(