Petit clin d'oeil à un énigmatique correspondant qui me fait parfois l'honneur de me lire ou Confidence
En 1996, de retour à Nancy, après avoir beaucoup écouté une chanson de Font&Val * et en recherche - mais de quoi? - j'avais inventé de m'installer non dans un quartier modeste mais tranquille, comme mon petit premier vrai salaire m'y eût autorisé, mais dans la deuxième ville du département, où l'on trouvait, disait-on, sinon quatre-vingt dix huit couleurs de peau... un grand mélange de nationalités. Vandoeuvre était alors, sans doute, et malgré toutes ses tours, mon Brésil à moi.
Vandoeuvre et ses vendeurs de drogue que je n'ai jamais vus -qu'est-ce que tu crois, ils t'avaient percuté au premier coup d'oeil: ils savaient que tu bossais - Vandoeuvre et son improbable "Centre des Nations", Vandoeuvre et ses indéfinissables cafés louches pleins d'adolescents à la trogne inquiétante de porto-ricains cruels et de types louches en débardeurs à la propreté tout aussi louche, incroyablement musclés ou terriblement gras et au chicot triomphant, qui jouent à toute heure du jour -car à partir de vingt heures, c'est un autre monde qui commence, et d'autres créatures qui surgissent, à Vandoeuvre - à des jeux d'argent que je n'ai jamais compris mais où il semble que l'on sorte toujours perdant. Vandoeuvre et sa banalisation de la précarité, de la fragilité, du danger - à Vandoeuvre, quand quelqu'un sort une arme à feu en pleine rue, ou au fameux "Centre des Nations", on n'est pas surpris, non: quand on est un type normal, comme vouzémoi, on se colle contre le mur ou on s'accroupit puis on s'immobilise pendant que des types que l'on n'imagine même pas sortis d'un film de Jean Gabin s'insultent allègrement, y vont à l'esbroufe et inventent celui qui qui tient le flingue à leur trouer la peau; et puis, dès l'affaire faite, ou pas, la vie reprend son cours, vous donnez 1,20€ au mec de la Maison de la Presse pour votre exemplaire de "L'Est Rép" ou au buraliste 150 € pour votre paquet de News en 30 que Françoise pourrait vous avoir pour trois fois rien par un copain, au Luxembourg; "le Centre des Nations" reprend vie aussi vite qu'il s'était immobilisé. Vandoeuvre et son lot de fantasmes car, sur l'audiotel ou sur le minitel, à cinq heures du matin, il y a toujours des types qui n'existent pas et qui vous racontent des amants improbables rencontrés à trois heures du mat' entre les tours ou dans les caves de Vandoeuvre.
Personne n'a jamais compris que j'allasse alors m'installer là-bas.
Le 8 août 1996, soit trois jours après mon emménagement à Vandoeuvre, dans une rue sombre derrière la MJC Etoile, que je serais bien en peine de retrouver aujourd'hui, passant innocemment devant un bloc en tous points comparable au mien, je m'entendis dire par un Maghrébin haineux et trentenaire mais pour les médias définitivement jeune: " Dégage, sale négro, rentre chez toi, ou je te troue". Ce fut, je crois, ma dernière sortie nocturne à Vandoeuvre.
Bref, j'ai passé six ans précisément au 4, allée de Rotterdam, juste en face de ce parc où des adolescents beaux comme des anges en assassinaient d'autres, en pleine nuit, à grands coups de couteaux et pour des raisons qu'ils ne comprenaient sans doute même pas eux-mêmes.

ROTTERDAM
Il n’en restait plus qu’un
Et c’était celui-là
Un port du Nord ça plaît
Surtout quand on n’y est pas
Ça fait qu’on voudrait y être
Ça fait qu’on n’sait pas bien
S’il faut s’taper l’poète
Ou s’taper la putain... d’Rotterdam
Où y’a pas qu’des putains
Où y’a pas qu’des marins
Où y’a des chiens perdus
Et les enfants des rues
Où y’a pas qu’des marchands
Où y’a pas qu’des chalands
Où y’a des vieux chevaux
Qui bridgent avec la mort
Où y’a des flics chinois
Qui se prennent pour la reine
Où y’a des filles en soie
Qui font couler leur gaine
Sur le bord du trottoir
Comme un chagrin de plus
Qui traînera ce soir
Tout le long de la rue
Si au moins ça pouvait ressembler à Rotterdam
Où y’a des rats crevés
Comme y’en a à Paris
Où y’a des chats croisés
Avec des vieilles souris
Où y’a pas que de l’import
Où y’a bien loin du port
Des amants qui se font
Et puis qui se défont
Où y’a pas qu’des banknotes
Au seuil des minijupes
Et des mecs qui s’occupent
A placer leur camelote
Où y’a des malheureux
Qui donneraient leur cul
Si en donnant son cul
On était bienheureux
Si au moins ça pouvait ressembler à Rotterdam
Où y’a des assassins
Planqués dans leur whisky
Et puis des insensés
Qui passeront pas la nuit
Où y’a pas qu’du tabac
Au goût de caramel
Où y’a de pauv’s soldats
Qui s’farciraient l’Carmel
Où y’a un Christ debout
Derrière un bar de nuit
Qui cause avec le bout
Avec le bout d’la nuit
Où y’a des exilés
Qui sortent leur exil
Dans le ciel barbelé
D’une publicité con
Si au moins ça pouvait ressembler à Rotterdam
Où je n’irai jamais
Car je vais au soleil
Où tu n’iras jamais
Car partout c’est pareil
Je prends le train du Sud
Tu prends le train du Sud
Il prend le train du Sud
Jusqu’au bout de la nuit
Si au moins ça pouvait ressembler à l’Italie
(Léo Ferré)
* C'était aussi ma grande période Jean Genet