Je lis : des ratures. Je cite : «On met tellement de temps à devenir adulte, c'est toujours trop tard, et la vie se venge en nous infligeant des peines qui ne s'effacent pas et des remords affreusement amers.» (Frédéric Mitterrand) (mis à jour dimanche 18 novembre 2007 à 08:58)
À trente ans, Ophélie Labourette supplantait dans la hideur et la disgrâce les culs de cynocéphales les plus tourmentés. Elle était intensément laide de visage et de corps, et le plus naturellement du monde, c'est-à-dire sans que jamais le moindre camion ne l'eût emboutie, ni qu'un seul virus à séquelles déformantes n'y creusât jamais ses ravages. Elle était vilaine par la grâce de Dieu, marquée à vie au saut de l'utérus.
Jaillissant de sa tête en poire cloutée de deux globules aux paupières à peine ouvrables, elle imposait un pif grumeleux, patatoïde et rouge vomi, qu'un duvet noir d'adolescent ingrat séparait d'une fente imprécise qui pouvait faire illusion et passer pour une bouche aux moments de clapoter.
Autour de ce masque immettable, elle entretenait toute une chignonnerie de poils à balai de crin qui se hérissaient sur les tempes au temps chaud pour cacher en vain les pavillons de détresse de ses oreilles boursouflées dont seule la couleur, identique à celle du nez, apportait un semblant d'harmonie, au demeurant regrettable, à cette informité.
Le corps était, si l'on peut dire, à l'avenant. Court et trapu, sotte¬ment cylindrique, sans hanches ni taille, ni seins, ni fesses. Une histoire ratée, sans aucun rebondissement. De ce tronc morne s'étiraient quatre branches maigrelettes, précocement parcheminées et flasques, endeuillées par endroits d'un pelage incertain. Les membres inférieurs, plus particulièrement, insultaient le regard. N'était leur position dans l'espace (l'une au-dessus de l'autre) rien ne permettait de discerner la jambe de la cuisse. L'une et l'autre, affûtées dans le même moule à bâtons, s'articulaient au milieu par la protubérance insolite d'un galet rotulien trop saillant. Un trait, un point, un trait, c'étaient des jambes de morse. Moins affriolantes que bien des prothèses. Avec, pour seul point commun avec les jambes des femmes, une certaine aptitude à la marche.
La Providence, dans un de ces élans sournois de sa méchanceté gratuite qui l'incite à faire éclore les plus belles roses sur les plus écœurants fumiers, avait cru bon d'égarer, au milieu de toute cette bassesse, une perle rare d'une éclatante beauté. Ophélie Labourette avait une voix magnifique. Déjà, quand elle parlait, il s'en évadait des sons surprenants, veloutés dans l'aigu, claquant dans les graves, une voix qui portait loin sans qu'elle eût jamais à la pousser et qui, même assourdie pour les confidences, écrasait superbement alentour les plus égosillés caquetages, réduisant les plus amples tonitruances viriles en braiments aphones. Quand elle chantait, le rossignol, confus, s'éteignait. Son chant brisait les autres chants. Près de lui, les chœurs de basses devenaient aboiements polyphoniques, et les voix cristallines, filets de vinaigre.
Si Ophélie Labourette était née très sotte, ou aveugle, un jury particulièrement doué de mansuétude aurait pu accorder à Dieu des circonstances atténuantes que Lui-même, dans l'arrogant égocentrisme de son infinie sagesse, refusa naguère au docteur Frankenstein. Mais Dieu est un salaud. Fignoleur dans le sadisme comme peu de bourreaux des camps, il avait imaginé de doter sa créature d'une âme d'artiste sensible et raffinée que soutenait un esprit vif et brillant. Enfin, content de lui comme un grand chef pâtissier au moment de poser l'ultime cerise rouge au sommet de la pièce montée, Dieu avait mis au cœur d'Ophélie Labourette une petite perle, brillante et noire, indestructible, irradiant sans fin, de ce corps grotesque, la douleur crissante et pointue d'une inextinguible jalousie.
Bref, et pour tout dire, cette immondice sur pattes comme peu de poètes sensible à la beauté des choses et à l'harmonie des formes, se mourait de haine pour tout ce qu'elle aimait, et vivait dans l'espoir exécrable du pourrissement des anges.
Un jour de rouge automne, alors qu'elle cachait ses détresses au fond d'une forêt noire, Ophélie Labourette rencontra dans un sentier caillouteux un gros crapaud dégueulasse qui coassait par là.
- Vous semblez bien triste, mademoiselle, lui dit-il.
- C'est que je suis épouvantable, monsieur le crapaud. Je donnerais tout au monde pour quitter ce corps contrefait et cette tête repoussante et me changer de peau.
- Je peux quelque chose pour vous, dit encore le crapaud. Figurez¬-vous que je suis une fée ravissante victime du mauvais sort sur moi jeté par la fée Ladurasse. Seul un baiser sur mon dos pustuleux pourra me rendre mon apparence première. Si vous me donnez ce baiser, mademoiselle, j'exaucerai votre vœu.
Aguerrie à tous les écœurements - elle se voyait dans la glace tous les jours -, Ophélie Labourette n'hésita pas un instant. Elle porta le crapaud à sa bouche et lui baisa le dos.
Aussitôt, le batracien se fit fée, superbe, avec des traits diaphanes, des grâces de ballerine et une baguette étoilée dont elle toucha l'épaule d'Ophélie Labourette en disant:
- Abracadabra. J'ordonne que cette femme quitte ce corps contre¬fait et cette tête repoussante et qu'elle change de peau.
C'est ainsi qu'Ophélie Labourette se retrouva d'un coup métamorphosée en crapaud.
Quant à ces féroces soldats, je le dis, c'est pas pour cafter, mais y font rien qu'à mugir dans nos campagnes.
Pierre Desproges, "La belle histoire du crapaud-boudin", in Chronique de la haine ordinaire, chronique du 28 mai 1986 (in Tout Desproges, pp.504-506)
"Il n'y a pas à avouer qu'on en est, parce que ce n'est pas une faute. Il n'y a pas à proclamer qu'on en est parce qu'il n'y a pas là de quoi tirer une fierté. Il y a simplement à dire qu'on en est parce que c'est comme ça. Ni honte, ni prosélytisme... Dire l'homosexualité, c'est la déculpabiliser." Jean-Louis Bory (1919-1979)
"J'ai couru après le temps
Il portait un manteau de pluie
J'ai déchiré en l'approchant
Un bout de tissu et depuis
C'est à minuit que ça arrive
Quand vous passez au jour suivant
Moi je reste sur l'autre rive
Pour une minute encore vivant
Une minute pour se faire la belle
Avoir la lune sous mes semelles
Et les cheveux dans les étoiles..."
Renan Luce, "24h01" (extrait), 1960
Quand ils sont venus chercher les communistes
Je n'ai rien dit
Je n'étais pas communiste.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes
Je n'ai rien dit
Je n'étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus chercher les juifs
Je n'ai rien dit
Je n'étais pas juif.
Quand ils sont venus chercher les catholiques
Je n'ai rien dit
Je n'étais pas catholique.
Puis ils sont venus me chercher
Et il ne restait plus personne pour protester.
(Poème attrué à Martin Niemöller (1892-1984), pasteur protestant arrêté en 1937 et envoyé au camp de concentration de Sachsenhausen. Il fut ensuite transféré en 1941 au camp de concentration de Dachau. Libéré du camp par la chute du régime nazi, en 1945.)
16/04/08 - 22:32
Tellement drôle et si bien écrit ...
Ah la fée Ladurasse !!! Mais Labourette Ophélie, ce n'est pas mal non plus ...
apax